À propos de «Journal de Rivesaltes 1949-1942»

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Tournage à Rivesaltes (F). Jacqueline Veuve, Thomas Wüthrich


Lettre de la Croix-Rouge suisse à leurs collaborateurs, leur demandant l'observance d'une stricte non-intervention

Friedel Bohny-Reiter
Journal de Rivesaltes
1941-1942

Édition préparée
par Michèle Fleury-Seemuller
Genève, Éditions Zoé, 1993

 

Tiré du Livre: Friedel-Bohny Reiter, Journal de Rivesaltes 1941-1942, pp. 24ss.
   

"Les évènements qui se sont produits en France ont rendu encore plus délicates les conditions dans lesquelles vous travaillez.

"Certaines mesures prises par les autorités en France ont provoqué chez quelques-uns d'entre vous un conflit de conscience, conflit basé sur l'opposition entre votre mission de collaborateur de la Croix-Rouge suisse, Secours aux enfants, et l'application des décrets du Gouvernement. 

"L'avenir est certes plein d'incertitude et des situations plus compliquées peuvent encore se présenter. Nous croyons donc opportun de vous faire part, ci-après, des règles de conduite que les collaborateurs de la Croix-Rouge suisse en France doivent suivre strictement: 

"Notre travail en France est une action de secours aux enfants victimes de la guerre, indépendante de toute considération idéologique. Il est donc naturel que nous observions une stricte neutralité politique, confessionnelle ou idéologique. Les lois et les décrets du Gouvernement de la France doivent être exécutés exactement et vous n'avez pas à examiner s'ils sont opposés ou non à vos propres convictions. Nous sommes des étrangers en France et nous y sommes venus pour le travail de secours aux enfants dans le cadre de la législation française. Nous ne permettons pas en Suisse, non plus, aux résidents étrangers, de discuter nos lois et d'y faire opposition. Nous connaissons l'attitude adoptée par les dirigeants des Églises catholique et protestante françaises à l'égard de certaines directives de Vichy 11, mais, comme représentants de la Croix-Rouge suisse, nous ne pouvons pas nous laisser influencer par cette opposition. Vous avez bien le droit de vous exprimer et d'agir selon vos convictions religieuses ou politiques en Suisse, mais non en France où vous devez respecter une stricte neutralité comme étrangers dans un pays qui vous a admis comme collaborateurs de la Croix-Rouge suisse, Secours aux enfants, exécutant une mission humanitaire. 

"Le Gouvernement français nous a fait confiance pour notre mission de secours aux enfants. L'exécution de ce travail ne peut se faire que si nous n'ébranlons pas cette confiance et si nous ne la compromettons pas par une action inconsidérée. 

"Si la situation se développe à l'avenir de telle façon que vous estimiez qu'il vous est impossible d'assumer votre tâche, nous vous demanderons de donner votre démission plutôt que de continuer votre travail et de compromettre le prestige de la Croix-Rouge suisse et notre pays. »


Extraits de Presse 

A l'origine, la réalisatrice vaudoise Jacqueline Veuve sort bouleversée de la lecture du journal tenu de novembre 41 à novembre 42 dans le camp de Rivesaltes par une infirmière suisse. Prétendument réservé aux réfugiés de la guerre d'Espagne il servait en réalité de lieu de regroupement des Juifs avant leur départ pour Auschwitz. Il se trouve qu'à 86 ans, Friedel Bohny-Reiter, l'infirmière, est toujours en vie. La réalisatrice la filme racontant ses souvenirs dans ce qu'il reste aujourd'hui de ce camp. Des survivants témoignent de ce qu'ils y ont vécu, et des images "de fiction" en noir et blanc figurent l'infirmière à l'époque. Bref, tour le contraire du projet d'Arnaud des Pallières qui, dans Drancy avenir sorti la semaine dernière, se fait un devoir de ne filmer que des images au présent. 

Toute hasardeuse que soit l'entreprise de Jacqueline Veuve sur le papier, le résultat est une réussite. Cette réalisatrice formée par Jean Rouch et Richard Leacock est à la tête d'une impressionnante filmographie, comptant de rigoureux documentaires, mais aussi des fictions dont le magnifique L'Évanouie. C'est avec le dosage idéal de pudeur et d'intelligence qu'elle entrelace ici les différents niveaux de récit. 

De nombreux clichés, souvent difficiles à regarder, jalonnent le film. Calmement, Friedel explique que, pour sauver des vies, elle a dû enfreindre les consignes de neutralité de la Croix-Rouge, mais elle ne pose jamais en héroïne Et la réalisatrice n'a pas coupé au montage les phrases qui laissent entendre, sinon une culpabilité ou une responsabilité, du moins une certaine dérobade : "Dans le, calme de la nuit, on se demandait parfois si on n'était pas complice avec ces gens qui déportaient. Mais in fallait refouler cette pensée si on voulait continuer à travailler. Si les images "fictionnalisés" ne sont jamais scabreuses, c'est qu'elles ne sont pas réalistes mais "figuratives". 

Les témoignages soulignent la solidarité exceptionnelle générée par les conditions de vie inhumaines. Ainsi, une rescapée raconte à quel point la joie d'un rare bol de riz partagé réchauffait non seulement les corps, mais aussi les âmes. Une autre entonne un chant espagnol. Grosse émotion. A la fin du film, Friedel Bohny-Reiter se demande "Quel est le sens de tout ça?" Je n'en sais toujours rien aujourd'hui. (...) Une chose me donne du courage: avoir publié mon journal, et aujourd'hui, faire ce film.

Olivier Nicklaus. Les Inrockuptibles, N° 127, 25 novembre 1997.

  
S'inspirant du journal intime tenu par une infirmière suisse dans un camp de transit lors de la Seconde Guerre mondiale, Jacqueline Veuve signe un film impressionniste mêlant témoignages de survivants et extraits du journal. Un projet périlleux, mais la sensibilité et la pudeur de la réalisatrice font de ce film une réussite.

La Croix, 19 novembre 1997

  

... Face à cette solitude, sur laquelle personne ne reviendra jamais, le seul travail collectif reste celui de la mémoire et de son parcours: l'affaire du cinéma. Cela, Jacqueline Veuve le sait peut-être trop bien. Le parti pris de l'œuvre qui consiste à utiliser ensemble, et à la même échelle, photographie, texte, voix-off, parole vivante et image de fiction, est, paradoxalement, une manière d'en réduire parfois le champ. En excluant les silences, en s'interdisant d'exploiter les témoignages jusqu'au bout – le film ne dure que 1h17 –, en faisant de son récit une affaire de montage, de superpositions, en s'imposant, même malgré elle, le rythme exigeant d'une dramaturgie la cinéaste donne parfois l'impression de se perdre en chemin. Car cette matière complexe et multiforme mérite une attention particulière. Réunir des sources aussi diverses, pour certaines indépendantes du cinéma, dans le mouvement unique d'une mise en scène de la mémoire, est une affaire passionnante. Mais ici, ces sources finissent par se concurrencer - très littéralement: par coupures, interjections, réduction de chaque séquence à son minimum utile au lieu de se nourrir mutuellement.

Reste que ce Journal de Rivesaltes retrace une trajectoire exceptionnelle, une véritable ceuvre de bien - Friedel s'est démenée jour et nuit pendant deux ans pour les prisonniers, et ne cesse d'évoquer son impuissance, sa culpabilité, son incapacité à vivre autrement que dans ce souvenir - sans faire le portrait d'une sainte.

C'est que tout, ici, est traité sur un mode mineur, sans fulgurances incantatoires, sans déclamations indignées. Et ce profil bas, tour en persévérance et en modestie, finit par devenir indispensable D'autant que depuis Drancy Avenir et son constat glacial - nous verrons mourir les derniers survivants des camps - on comprend que ce genre de films, qui ont encore besoin de leur parole, ne se feront bientôt plus.

Olivier Joyard. Cahiers du Cinéma.

  
Rivesaltes, entre Narbonne et Perpignan. Dans un camp utilisé dès la fin de la guerre d'Espagne pour parquer les républicains espagnols réfugiés en France, s'entassent aussi à partir de 1941 des Tsiganes et des juifs : 18 000 personnes vivent là dans des conditions terribles. D'août à octobre 1942, 2 250 d'entre elles, dont 110 enfants, sont déportées à Auschwitz, via Drancy.
Friedel Bohny-Reiter, infirmière déléguée du Secours suisse aux enfants, revient sur les lieux un demi-siècle plus tard. Pendant un an, jusqu'au 26 novembre 1942, date de la fermeture du camp, elle a consigné, jour par jour, ses impressions: on y sent l'indignation, la détresse mais aussi la joie qu'elle éprouve lorsqu'elle parvient à soustraire quelques personnes aux convois pour Auschwitz.
S'appuyant sur des photos (qu'elle a prises elle-même) et des témoignages de survivants, Friedel Bohny-Reiter accuse: " Plus le temps passait, plus les Français perdaient de notre sympathie. La négligence dont ils faisaient preuve devenait insupportable. " Critique directe du gouvernement de Vichy, dont l'infirmière a peu à peu découvert le cynisme, mais aussi de son propre pays dont elle dénonce la pseudo-neutralité : " Nous sommes devenus complices de cette véritable traite des hommes. " Une vieille dame témoigne. Énonce des faits. Sans haine, sobrement. Et c'est toute la force de ce documentaire sans fioritures.  

Marie-Elisabeth Rouchy, Télérama N° 2499, 3 décembre 1997


Photos

   

©  Paul Senn, Kunstmuseum Bern | Jacqueline Veuve | Friedel Bohny-Reiter